Jésus-Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.

Publié le par Les abbés Amédé ZOUNGRANA et Rodrigue SOMDA (1ère Année de Théologie)

Le célébrant principal

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Homélie du 29ème dimanche du Temps Ordinaire, Année B.

(17 octobre 2021)

1ère lecture : Isaïe 53, 10- 11

2ème lecture : Hébreu 4, 14-16

Evangile : Marc 10, 35-45

De la souffrance en tant que rapport du don à la convoitise

  • Du don comme caractéristique de la nature divine.
  • La convoitise, comme un échec de l’exercice de la liberté humaine
  • Le rapport du don à la convoitise : voilà la souffrance de Dieu
  1. Du don comme caractéristique de la nature divine

            De culture humaine, sans prétendre entrer dans un débat philosophique qui ne correspondrait pas au cadre de cet exercice, remarquons que Derrida, avec son langage particulier, décrit le don comme « se donnant », tout en le déclarant figure de l’impossible. Si donc, philosophiquement, le don est figure par excellence de l’impossible, empiriquement, il existe bel et bien. Il fait partie de ces structures anthropologiques si élémentaires et fondamentales qu’elles résistent au langage et à la définition, bien qu’expérimentables quotidiennement dans l’existence et dans la renonciation. Ne dit-on pas, d’après Aristote, que la vertu consiste plutôt à faire le bien qu’à le recevoir ? Dans l’Evangile de cette liturgie, positivement, Jésus énonce que le Fils de l’homme est venu « pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude ».

            Donner sa vie en rançon pour la multitude voilà un résumé condensé de sa mission, la finalité de sa mission terrestre ; voire un exemple à suivre. Pour saisir la portée d’une telle assertion, il faut d’abord comprendre, me semble-t-il, ce que signifie la révélation biblique d’un Dieu Amour et toutes les implications de cette dénomination : « Dieu est amour », telle est la Révélation suprême qui éclate dans l’Évangile. « Dieu est amour », c’est-à-dire : « son être tout entier n’est que son amour ».

            Ce n’est pas une qualité surajoutée à son être, c’est l’étoffe même de son être. Mais jamais l’amour, en tant qu’élan vers l’autre ne peut être solitaire. Cela revient à dire qu’en Dieu « doit être possible un don de soi qui trouve, dans son intimité même, toutes les conditions de son accomplissement ».

Pour la foi chrétienne, Dieu n’est que relation, relation de don. Dieu n’est que relation, proclame le mystère de la sainte Trinité, car sa vie même est relation. La relation est pour lui la réalité la plus fondamentale de tout ce qui est. Une relation qui est pur don. Être en relation d’amour, c’est être donné.

En ce sens précis, dans le rapport de l’humain à Lui, l’être-amour de Dieu garantit la certitude que ce n’est pas Lui qui dispose de nous, mais qu’il nous appartient de disposer de nous-mêmes. Dieu, qui est tout entier la Liberté du Don, ne peut être que le ferment de la liberté humaine. Dieu face à l’homme, c’est un dialogue de Liberté à liberté. Un dialogue de libertés en raison de l’être même de ce Dieu Intérieur et Amour : l’amour appelle la liberté, il ne peut s’imposer sans se détruire de facto !

Fondamentalement, le présupposé du don de Dieu est la liberté de la volonté de l’homme. Mais la liberté est un risque : le risque du choix, et d’une histoire dont Dieu n’est pas seul maître. Cela signifie un échec possible de la création.

  1. La convoitise, comme un échec de l’exercice de la liberté humaine

Dans l’évangile de cette liturgie, ce vice qui colle tant à la paix humaine qu’est la convoitise, est exprimé à un double niveau :

D’une part : « Maître, nous voudrions faire une demande ». La volonté de demander

D’autre part : l’objet de la demande : « accorde-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire ».

C’est de la convoitise, ce désir totalisant qui, justement, ne tolère pas de limite et se fait envahissant. En ce sens, dans son épître, saint Jacques aura raison d’écrire que « chacun est tenté par sa propre convoitise » (Jc 1, 15).  Loin d’être maître de leur désir et de lui imposer une juste limite, ils se plièrent plutôt à sa loi et lui laisse prendre les commandes. L’Ancien Testament voyait en de telles situations, une manière de se prosterner devant une idole, car Dieu ne tente personne (ce qui a conduit à la récente correction du Pater), chacun est tenté par sa propre convoitise, entraîné et séduit. Chez les deux disciples, l’idole de la convoitise les ont poussés à formuler leur demande. Ensuite, ayant conçu, la convoitise enfante l’erreur. D’où la question de Jésus ; l’avertissement de Jésus : « vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? ». Dans cette logique, le salaire de la convoitise – et donc de l’idolâtrie – serait-il la mort ?

Les dix autres avaient entendu, et ils s’indignaient contre Jacques et Jean. Prenons toute la mesure de ce terme. Ils pouvaient exprimer leur honte et leur effroi, mais pas leur indignation. Le sentiment d’indignation jaillit de la conscience sous la triple pression du cœur, de la morale et de l’injustice. Être indigné vous immunise, vous rend invulnérable, vous place du côté des victimes, vous autorise à toutes les démagogies. L’indignation est le sceau du camp du bien. L’utiliser contre ses condisciples revient à les placer du côté obscur de la force ; d’en faire le problème, plutôt que la solution. C’est dire que les dix ne sont pas meilleurs que les deux autres.

Que devient l’autre quand prend les commandes la convoitise ? Ici, il est l’opposant qui menace la satisfaction du désir ou s’y oppose et non pas un partenaire. Et c’est parce que l’autre est sacrifié en tant que tel sur l’autel de la convoitise, que celle-ci empoisonne à la racine toute relation juste et interdit l’épanouissement que l’on peut en attendre.

Il est admis, aujourd’hui, que la convoitise est la mère de toutes les transgressions des interdits concernant le prochain. Elle est structurante du tout. Son antidote serait, semble-t-il, le repos sous forme de prises de conscience, de résistances lucides, de refus de cette logique mortifère. Dans un monde profondément marqué par la convoitise qui le ronge sous bien des formes apparentes ou cachées, nos sociétés ne peuvent qu’en être marquées. Chez nous en Afrique, le champ des ravages de la convoitise dans les domaines socio-culturel est impressionnant.

Qu’il me suffise de rappeler ici des concepts comme la « politique du ventre » ou « la divinisation du ventre ». Il s’agit ici d’une attitude que le politologue français Jean-François Bayart appelle « la gouvernementalité du manger ». Elle consiste à placer au cœur de toute activité sociale et politique, comme son moteur et sa motivation fondamentale, l’impératif de « brouter là où on est attaché ». Dans cette perspective, on en vient à déifier le « ventre », entendons ici tout ce qui procure jouissance et plaisir. Si tel est le statut du ventre, il n’est pas surprenant qu’on lui « sacrifie » tout, comme on sacrifie à une divinité féroce et implacable. Sacralisé, absolutisé, adoré, il devient la mesure de toute chose. En son nom, on ment, on trahit, on détourne, on pille, on corrompt, on tue, on met sur pied des structures de pouvoir corporatistes et de clientélistes, ethniques ou simplement familiales. On s’intègre ainsi à une philosophie sociale que Fabien Eboussi Boulaga a superbement décrite comme la philosophie sociale de nos pays aujourd’hui : le jeu des « positions » et des « relations » favorables.  C’est dire que dans de telles sociétés, le système de désir est dérèglementé. Si le ventre a pu ainsi imposer sa « gouvernementalité », c’est parce que l’ensemble de l’imaginaire de nombreux Africains souffre d’une dislocation. N’étant lié fondamentalement à rien d’autre qu’à la « gouvernementalité » du ventre, le pouvoir comme gestion du champ social global et de l’espace public se dévoie. Dans cette mesure, Dieu souffre…

  1. Le rapport du don à la convoitise : voilà la souffrance de Dieu

            Sur la question de la souffrance, d’emblée, disons que, comme pour toutes les problématiques existentielles, penser de la souffrance, et plus globalement encore l’épineuse question du mal, s’il y en a une, ne peut évidemment pas être simple. Non seulement en elle-même, mais parce qu’autour d’elle se ramifient une multitude d’autres questions qui entrent dans la cohérence globale de la pensée. Par exemple, s’il est apparemment facile d’accepter la punition du méchant, personne, en revanche, ne peut admettre la souffrance injuste de l’innocent. De fait, toute une littérature a dénoncé, par le passé, ce scandale de la souffrance des innocents, des justes. « Une seule larme d’enfant, a pu dire Biélinski, est une démonstration irréfutable de l’inexistence de Dieu ». Albert Camus a repris cet argument dans La Peste où, devant l’atroce agonie d’un enfant le docteur Rieux affirme qu’il vaut mieux nier l’existence de Dieu que de le rendre responsable d’une si monstrueuse injustice.

Mais à considérer les textes d’aujourd’hui, c’est Dieu lui-même qui devient victime de la souffrance. La perspective d’un Dieu victime ouvre un champ énorme à la spiritualité chrétienne. 

Avec le Livre d’Isaïe, le juste souffrant, et particulièrement la personne du Christ, donne de découvrir l’être d’un Dieu qui s’engage dans l’histoire d’un peuple, et devient son compagnon de souffrance. Comme à tâtons, les hommes découvrent l’être d’un Dieu qui brise tous les schémas, parce qu’il est éternelle relation d’amour et qu’il donne sa propre vie pour sauver l’humain. En cela, la Transcendance divine est donc aux « antipodes du pouvoir écrasant qui menace, qui asservit et qui tue, comme le décrit saint Marc l’évangéliste : « ceux qu’on regarde comme chefs des païens commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir ».

Tout-puissant dans l’ordre de l’amour, Dieu est donc aussi totalement et douloureusement impuissant, comme l’amour ne peut absolument rien face à celui qui refuse de l’accueillir. « L’Amour est sans effet si ne surgit la réponse d’amour qui ferme le circuit d’où jaillit la lumière ». Telle est pour Zundel la tragique impuissance de Dieu face à l’homme. Le mal apparaît alors comme la tragique « rançon de la liberté ». Imaginez que vous offriez un cadeau : la personne qui le reçoit l’abîme, et vous montre manifestement qu’elle n’y attache aucun prix. Naturellement, vous êtes blessé. Et cette blessure n’a pas rapport au cadeau en soi, mais au refus de l’amitié ou de l’amour qui s’y trouvait proposé. Telle est la souffrance de Dieu. Que le consentement de l’homme vienne à manquer, « c’est en vain que se diffuse l’onde créatrice : « La Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne la saisissent point. » Le refus de la créature rend vaine l’offre divine, comme tout amour échoue devant un cœur qui se ferme. Alors commence cette mystérieuse passion de Dieu dont la Croix sera un jour, dans le temps des hommes, la sanglante parabole.

Mais notons tout de suite, que la souffrance de Dieu n’est pas une souffrance par manque. C’est une souffrance d’amour, de surabondance d’amour. Elle ne peut pas atteindre Dieu comme une privation, car Dieu ne peut rien perdre : il a tout perdu, il n’est que don. « Dieu ne peut pas souffrir au sens où la souffrance apporte une perturbation au sein de l’être ». C’est une souffrance de compassion.  Dans sa passion, selon la lettre aux Hébreux, le Christ a pris sur lui à la fois tous les péchés et toutes les conséquences de ces péchés : c’est-à-dire la souffrance sous toutes ses formes. Sa Personne, incapable d’aucun repli sur soi, ni du côté de Dieu ni du côté de l’homme, est dramatiquement offerte au mal, comme un pont d’amour qui relie tous les éléments disloqués de l’univers séparé de Dieu. Voilà l’agonie du Christ : celle d’une conscience écartelée entre la parfaite innocence et l’absolue culpabilité. Le christianisme est avant tout ce cri de l’innocence de Dieu, solidaire de nos fautes et victime de nos refus.

Au cours de cette Eucharistie, ces mots de Blaise Pascal devraient plus que jamais nous éveiller à nos responsabilités : : « Jésus-Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là » À Dieu ne plaise !

                                                                       Abbé Mathieu SAMA, le célébrant du jour.

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